A la croisée des chemins

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Pourquoi le 10 juin est férié en Guyane ?

La commémoration de l’abolition de l’esclavage, un jour férié local

Le 10 juin est un jour très spécial en Guyane car il commémore l’abolition de l’esclavage. Cette journée est un jour férié « local », car, s’il existe une journée nationale de commémoration de l’esclavage (le 10 mai), celle-ci n’est pas chômée en métropole. Par contre, chaque territoire ultra-marin, ayant vécu l’esclavage en son sein, a donc eu le choix, en 1983, de définir sa propre date en fonction de considérations historiques « locales ».

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Reconstitution d’une case à esclave – Montsinéry

Ces considérations sont liées, d’une part, au délai d’acheminement du décret parisien, du 27 avril 1848, dans les colonies, très variables d’un territoire à l’autre. Mais la date retenue dépend d’autre part des évènements locaux qui ont eu lieu à l’annonce de l’abolition de l’esclavage. Par exemple, en Martinique et en Guadeloupe, dès que les esclaves eurent vent du décret, n’attendirent évidemment pas les deux mois de vigueur pour l’application du décret (et ce afin de « sauver » la récolte de canne à sucre), d’où des dates de commémoration en mai (le 22 pour la Martinique et le 27 pour la Guadeloupe). A la Réunion, la date est le 20 décembre, car, les propriétaires d’esclaves ont réussi, pendant plusieurs mois, leur opération de rétention d’informations. En Guyane, le temps que la nouvelle arrive, le décret de l’abolition était  publiée dans le journal officiel le 10 juin  1848. Avec les deux mois de battement entre la publication du décret et son application,  c’est donc le 10 août que l’abolition de l’esclavage a été historiquement effective sur le territoire. Cependant, les autorités publiques locales ont estimé que le devoir de mémoire serait plus efficace un 10 juin qu’un 10 août, notamment vis-à-vis du public scolaire.

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Panneaux commémoratifs sur le sentier Vidal

En Guyane, cette journée donne lieu à de nombreux évènements, la plupart du temps organisés par les pouvoirs publics, et ce, un peu partout sur le territoire. Citons, par exemple, des marches commémoratives au rythme du tambour, avec un « dress code » à respecter (blanc avec bandeau rouge sur la tête), des messes données dans des endroits hautement symboliques de l’esclavage (ancien cimetière des esclaves à Montsinéry), des conférences, expositions et projections de film, etc. Cette journée est aussi l’occasion de valoriser la culture et l’artisanat des « noirs-marrons » (descendants d’esclaves fugitifs) : ateliers de vannerie, perlerie, sculptures et de danses étaient également proposés.

Pour l’occasion, ouverture d’un mémorial des marrons de la liberté

Pour notre part, nous avons choisi de nous rendre à la cérémonie officielle d’ouverture du « mémorial des marrons de la liberté », organisé par le Conseil départemental de la Guyane. Il s’agissait d’inaugurer des panneaux commémoratifs sur l’esclavage en Guyane à l’entrée du sentier de randonnée « Vidal » menant à des vestiges d’une ancienne habitation. Pour mémoire, les habitations étaient des exploitations agricoles dont la main d’œuvre était composée d’esclaves.

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Inauguration officielle du mémorial

Spécialement pour la journée, le sentier était parsemé de panneaux présentant les faits marquants de tous les héros de la résistance contre l’esclavage, les « marrons de la liberté ».

Il était vraiment intéressant pour nous, « métro », de pouvoir vivre une journée de commémoration dans un DOM, car cela a radicalement changé notre point de vue sur l’abolition de l’esclavage de 1848. Il est vrai que, pour nous, l’abolition de l’esclavage était automatiquement associée au décret Schœlcher, du nom de ce fervent défenseur des droits de l’homme avant l’heure, ayant mené un combat de toute une vie et presque « solitaire » pour l’abolition de l’esclavage.

La statue érigée en son honneur à Cayenne, place Schœlcher, est d’ailleurs tout à fait évocatrice de cette vision de l’évènement : on y voit cet éminent personnage guidant de la main un libéré vers un nouvel avenir radieux, le tout dans une attitude paternaliste, tandis que le libéré, presque nu, ne semble pas vraiment comprendre ce qu’il lui arrive.

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Statue de Victor Schoelcher

Résumer l’abolition de l’esclavage à l’unique action de Victor Schœlcher, somme toute indéniablement utile et louable, fait évidemment abstraction de toutes les résistances et luttes armées que n’ont pas manqué de mener les esclaves pour améliorer leur propre sort. Vivre une commémoration dans un territoire ultra-marin permet évidemment de réparer « cet oubli ».

C’est pourtant un peu par hasard que nous nous sommes retrouvés à cette cérémonie départementale, dont l’audience plutôt intimiste, nous a d’abord quelque peu surpris. Si, à certain moment, certaines tribunes nous ont mis mal à l’aise (notamment celle du « komité Drapo », un mouvement indépendantiste et anticolonialiste), nous avons pu être sensibilisés aux combats toujours contemporains sur l’esclavage, comme celui de la réparation pécuniaire de la communauté afro-caribéenne et afro-américaine (menés par le CRAN, le conseil représentatif des associations noires, et le MIR, mouvement international pour les réparations).