A la croisée des chemins

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Rencontre à la croisée des chemins: Jonathan, un jeune Karen

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Jonathan

Contre toute attente, Jonathan nous aura sauvé des griffes de la chaleur

10 heures du matin à Thong Pha Pum et il fait déjà chaud depuis deux heures! Les rayons du soleil ont fini de nous réchauffer des nuits fraiches de “l’hiver” pour commencer à nous brûler la peau et nous couper le souffle. Comme dans l’altiplano bolivien, ou partout ailleurs sous les tropiques, il n’y a guère que la nuit que l’on se rend compte de la saison du moment. En journée, tous les jours se ressemblent, il n’y a ni hiver ni été, juste la même chaleur, torride… La même torpeur tropicale qui engourdit nos corps et assomme nos âmes de 8h du matin à 6h du soir!

Il faut donc nous imaginer dans cet état d’esprit, avec en plus nos sacs de 15 kg sur le dos, à errer dans l’unique rue de Thong Pha Pum à la recherche de l’arrêt de bus pour nous rendre à Sangkhlaburi. Contre toute attente, Jonathan, un jeune lycéen de 19 ans, aura bien voulu être notre guide. Arrivés à bon port, il aura aussi vaillamment attendu 3 heures avant que nous ne disparaissions vers notre prochaine destination. Grâce à lui, notre curiosité aura eu raison de la chaleur et sous le feu de nos questions, il nous aura raconté son histoire.

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Une église en territoire bouddhiste

De nationalité thaïlandaise, Jonathan n’oublie cependant pas d’où ses parents viennent: la Birmanie.

Mais plus que de Myanmar, Jonathan défend ses origines “karen”. Il nous expliquera que les karens ont une culture bien distincte des birmans ou encore des thaïlandais. Tout d’abord, ils parlent une langue de la famille sino-tibétaine. Ses lointains ancêtres, les mongols, auraient affronté le désert de Gobi (en Mongolie) et les montagnes de l’Himalaya pour procurer un territoire à leur descendance, à l’extrême Est de la Birmanie tout le long des chaines de montagnes aux forets tropicales infestées de maladies et hantées par des animaux sauvages. Sur le plan religieux, ensuite, les karens sont protestants,  à notre grande surprise dans ces terres où le bouddhisme est majoritaire. Notre lien de parenté religieuse n’est pas liée à la colonisation anglaise de la Birmanie, mais à un certain Jacques, originaire d’Amérique du Nord, d’abord envoyé en Inde pour une affaire d’évangélisation, il y a de cela bien 400 ans. Après quelques péripéties, que nous n’avons pas comprises, ce Jacques s’est retrouvé en territoire Karen et il a du y être bien accueilli, car son œuvre d’évangélisation est sans conteste une réussite. Alors que nous avions oublié ce qu’était une église depuis notre entrée en Thaïlande, voilà que nous croisons des églises dans tous les villages Karen du district de Thong Pha Pum!

Comment devient-on réfugiés politiques en Thaïlande

Jonathan nous expliquera aussi pourquoi ses parents ont du fuir la Birmanie. Après la seconde guerre mondiale, les différents peuples de Birmanie se sont unies pour chasser les anglais et lutter pour leurs indépendances. Bien que longtemps dominés par les birmans, les mons et les karens ont bien voulu croire leurs promesses d’indépendance de leurs territoires en terre birmane, s’ils combattaient tous ensemble. A l’indépendance, en 1948, rien n’a été accomplis. Entrainés par une guerre qu’ils venaient tous de gagner, ces alliés d’un jour se sont alors livrés à une sanglante guerre civile, qui semble perdurer de nos jours. Cette fois-ci, tout le monde ne pouvait pas gagner, et devant l’avancée des birmans, les mons et karens se sont enfuis dans les montagnes de la Thaïlande pour devenir des réfugiés politiques. Des camps de réfugiés se sont constitués, pour se transformer, 60 ans après, en villages de réfugiés.

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Début de l’exil

Les parents de Jonathan, ancien soldat karen pour le père et ancienne infirmière de l’armée karen pour la mère, ont eux-aussi subi l’exil et se sont installés dans un village dans les montagnes, à 1/2 heures en voiture de Thong Pha Pum. Ils gagnent leur vie en cultivant des fleurs qu’ils vendent aux nombreux dévots bouddhistes du coin, qui s’en servent pour leurs offrandes. La présence de ces réfugiés est tolérée en Thaïalnde, mais seulement dans un certain périmètre géographique. Les réfugiés n’ont en général pas le droit de quitter la province de Sangkhlaburi. C’est pourquoi sur le trajet Kanchanaburi-Sanghklaburi, les bus locaux sont “checkés” très fréquemment (plus de 5 fois, nous avons compté sur une distance de 200 km).  A part cette tolérance, les réfugiés ont peu de droit, n’ont souvent pas accès à l’offre de soins pour les thaïlandais ou leur enfants ne peuvent pas aller à l’école. C’est pourquoi, Sangkhlaburi, en plus du tourisme pour bangkokais fortunés, est aussi le terrain d’action de nombreuses ONG internationales qui gèrent des dispensaires ou des écoles locales. Armé de notre scooter, nous avons parcouru quelques villages karens et nous n’aurons pas observé beaucoup de différences avec les conditions de vie rudimentaires qu’endurent tous les paysans thaïlandais, toute origine ethnique confondue.  Cependant, tous nos repères ont volé en éclat quand, arrêtés à un check-point, nous avons du faire demi-tour car au-delà, commençait les camps de réfugiés et que nous n’y avions pas accès.

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Bungalow

Jonathan aura eu son enfance rythmé par ces récits de guerres et garde ainsi peu d’espoir de découvrir un jour la terre de ses racines. Mais cela ne l’empêche pas d’envisager son avenir en Thaïlande: il veut devenir médecin. Comme toute personne issue de l’immigration, son coeur penche entre la fierté de conserver ses racines (“je veux absolument parler karen pour que ma culture perdure”) et sa farouche volonté de s’intégrer (“posez-moi toutes les questions sur la Thaïlande, je sais tout!”).

Nous lui souhaitons que le conflit birman se résolve un jour pour qu’il puisse avoir la chance de découvrir ses racines.

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