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Sauver les îles de végétation d’Atiquipa

Carmelo Talavera Delgado

Carmelo Talavera Delgado

Nos quelques jours à Aréquipa ont été l’occasion de découvrir un singulier projet de conservation–restauration d’un écosystème en danger: les oasis d’Atiquipa à 7 heures en bus au Nord d’Arequipa. Encore dénommés “iles de végétation”, ces oasis sont situées dans le désert côtier du Sud du Pérou. Cet écosystème singulier doit sa survie à la captation naturelle par sa flore sylvestre des micro-gouttes d’eau présentes dans les brumes marines formées par la rencontre entre les masses d’air chaudes du désert et l’anticyclone du Pacifique.

Ce sont les chercheurs du laboratoire d’écologie de l’Université Nationale de San Augustin d’Arequipa qui ont pris le projet à bras le corps. Quelques uns de ses représentants ont bien voulu nous recevoir dans leurs bureaux de l’université: Carmelo Talavera Delgado, directeur national et Percy Carlos Jimenez, directeur exécutif.

L’histoire du projet remonte à 20 ans lorsqu’une équipe de chercheurs a commencé à s’intéresser à la richesse incroyable de la biodiversité des iles. Ils y ont recensé 350 espèces de plantes, dont 40 endémiques de la côte péruvienne et 7 d’Atiquipa, ou encore 120 espèces de vertébrées, sans compter la liste infinie des espèces invertébrées.

Percy Carlos Jimenez

Percy Carlos Jimenez

Assez vite, ils se sont rendus compte que cet écosystème avait beaucoup souffert de son exploitation humaine, ces cinq derniers millénaires. La période de la conquête espagnole aurait porté un coup fatal à ces oasis déjà fragilisés par une activité agricole millénaire: déforestation, sur-pâturage d’un bétail destiné à nourrir les ouvriers de l’industrie minière du coin. Ce facteur humain a eu pour conséquence la diminution drastique de la superficie des iles: de 800 000 hectares à la fin du XIXème siècle à 60 000 hectares aujourd’hui et pour Atiquipa, de 250 000 hectares à 6 500 hectares.

Il fallait trouver les moyens d’inverser la tendance pour ne pas céder la place à l’un des désert les plus arides au monde: le grand désert d’Atacama (comprenant les déserts côtiers du Pérou). Pour la partie péruvienne, les registres de précipitations ont constaté moins de 1 mm d’eau de pluie par an, tandis qu’au Chili, il s’agit de moins d’1 mm pour ces 100 dernières années. Au vu de cette hyper aridité, on dit que le grand désert d’Atacama est le plus absolu de la planète.

Le plan d’actions élaboré par les chercheurs comprend plusieurs volets.

Tout d’abord, le recours à la technologie des attrapes-nuages. Ils sont constitués de fines mailles de polyéthylène qui interceptent les micro-gouttes d’eau, microscopiques, des brumes qui se forment entre juin et octobre sur la côte. Les micro-gouttes vont s’accumuler jusqu’à former une goutte plus importante qui sera dirigée vers la terre, par l’effet de la gravité et de la conduction du fil. Ces filets permettent ainsi de connecter l’atmosphère chargée d’eau, mais dont la brise empêche de libérer, avec la terre qui se nourrit d’eau.

Place des armes d'Aréquipa

Place des armes d’Aréquipa

La rentabilité actuelle des filets varie entre 3 et 20 litres d’eau captée par m2 de maille par jour, en fonction de la vitesse du vent et de la mécanique des fluides. Le cout au m2 de la maille oscille entre 15 et 20 dollars en fonction des charges de transport que nécessitent parfois l’acheminement du matériel sur son lieu d’installation.

La mise en pratique de cette technologie pour le projet dépendait également de l’acceptation scientifique d’une stabilité des conditions climatiques de la région. L’apport en eau grâce au front humide des brumes devait perdurer. Depuis, ce sont 28 attrapes-nuages qui ont été installés avec une aire de captation de 1 344 m2 et une rentabilité moyenne de 20,56 litres d’eau par m2 par jour. Aujourd’hui, les bailleurs de fonds, exclusivement étrangers (UE, gouvernement britannique, finlandais et PNUD) ont “signé” pour l’implantation d’une nouvelle ligne de filets.

Couvent de Santa Catalina

Couvent de Santa Catalina

L’ingéniosité de cette technologie ne doit pas pour autant faire oublier son rôle premier dans le projet: celui de capter de l’eau pour irriguer les plantations d’arbres de Tara et d’Arrayan, grâce auxquels, demain, le processus naturel de captation des micro-gouttes d’eau de brumes pourra reprendre son cours.

Enfin pour conclure sur le volet technologique, si ces filets ont démontré leur efficacité à l’échelle d’Atiquipa, les chercheurs veulent néanmoins aller plus loin. Ils travaillent actuellement à l’augmentation de la volumétrie de captation pour pouvoir vendre des filets à des activités économiques plus conventionnelles qui requièrent une plus grande quantité d’eau pour leur fonctionnement. Pour les chercheurs, cette technologie est la plus adéquate aux changements climatiques à venir qui risquent de conduire à une augmentation du phénomène des brumes côtières partout dans le monde contre une diminution des eaux de pluie. Mais, pour commercialiser leur jouet, les chercheurs ont encore besoin de trouver la matière idéale : économique, résistante à la force du vent, résistante aux rayons ultraviolet du soleil et ultra-captatrice d’eau.

Décors de montagnes

Décors de montagnes

S’il est vrai que les filets attrape-nuages sont la vitrine du projet auprès des bailleurs de fonds, la réussite du programme de restauration-conservation repose tout autant, voir plus, sur la capacité des 400 agriculteurs d’Atiquipa, peuplant l’oasis, à prendre leur destin en main. Ainsi, le volet social du projet est celui qui nous a été le plus détaillé par Carmelo.

A force de dialogue, concertation et sensibilisation à la protection de l’environnement, la pédagogie des chercheurs a conduit au résultat dont ils sont le plus fiers: faire que les agriculteurs d’Atiquipa deviennent les acteurs de la restauration de leur propre écosystème. La rémunération de leur contribution dans les travaux du projet a fini de les convaincre. Cette collaboration obligatoire avec la communauté d’Atiquipa s’explique par le fait qu’elle est propriétaire des terres de l’oasis et qu’il n’était évidemment pas envisageable de leur demander de céder leurs terres pour le projet.

Ruelle du couvent de Santa Catalina

Ruelle du couvent de Santa Catalina

Au départ, les chercheurs ont eu à faire à une communauté de villageois, à priori peu organisée sur le plan collectif, et qui ne s’intéressait pas à la protection de l’environnement à partir duquel elle devait pourtant sa survie: 70 hectares d’agriculture d’autosuffisance, élevage d’un cheptel de 300 bovins et 700 ovins, sans oublier l’extraction de bois pour les besoins quotidiens.

Les villageois ont du apprendre à gérer leurs ressources naturelles de façon durable: plus de déforestation incontrôlée, à l’origine de la rupture dans l’alimentation des nappes phréatiques de l’oasis, fin du pâturage intensif et sans limitation territoriale.

A grand trait, les agriculteurs ont consenti les efforts suivants: 350 hectares d’arbres replantés, clôture et limitation du pâturage à 690 hectares, 250 hectares placées sous une conservation stricte sans aucune exploitation humaine possible. Ils ont aussi travaillé à l’installation des filets et à la construction du système d’irrigation des arbres replantés.

Le volcan Misti

Le volcan Misti

En contrepartie de la superficie protégée et de la diminution du pâturage, les chercheurs se sont engagés à trouver des revenus complémentaires aux agriculteurs: collecte de la graine de Tara, qui sert aux industries du Premier Monde, formation à la transformation de leurs productions laitières en yaourt ou de leur récoltes d’olives en huile.

Pour Carmelo, le bilan du projet est plus que positif: la communauté vient juste de prendre la décision d’intégrer toutes ses terres dans le programme de conservation et d’augmenter de 200 hectares la surface protégée! Les agriculteurs se sont aussi lancés dans la création d’une micro-entreprise de transformation de la graine de Tara pour augmenter son prix de vente.

Nous étions invité à nous rendre sur place mais des pluies torrentielles ont annulé le déplacement au dernier moment. Un comble pour le désert le plus absolu de la planète!

Pour en savoir plus:

Le site du programme de restauration:http://www.lomasdeatiquipa.com/

Le site d’un colloque organisé par le laboratoire sur les écosystèmes arides : http://www.ivcongresointernacionalecosistemas-secos.com/

Une galerie-photos de voyageurs ayant eu la chance de se rendre sur place. C’est aussi grâce à eux que nous avons eu connaissance du projet: ici

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