A la croisée des chemins

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Le voyage en cargo: pour une autre temporalité

Les raisons pour lesquelles nous avons choisi de voyager en cargo sont nombreuses. Outre l’aspect écologique, nous avons voulu découvrir un autre moyen de transport qui nous fasse prendre en compte la dimension temporelle et spatiale du voyage. Pourquoi “perdre” sept jours pour rejoindre Dakar alors qu’en avion cette destination aurait été à notre portée en quelques heures?

Tout d’abord, parce que nous en avons le temps ! Lorsque nous partons en vacances pour deux/trois semaines, il est totalement inconcevable de passer le tiers ou la moitié de son temps dans le moyen de transport. D’ailleurs, soit dit au passage, on parle de “moyen” de transport et non de “fin” de transport. Car justement la fin justifie les moyens.

Le voyage en cargo, une fin en soi

A contrario, le voyage en cargo peut être une fin en soi. Ainsi, nous voyageons avec des personnes qui n’ont pour tout autre destination que leur point de départ. Partis de Hambourg, ils y reviendront cinq semaines plus tard en n’ayant passés que quelques jours à terre et la majeure partie de leurs vacances à bord. Que cherchent (et trouvent) ces gens-là à voyager de la sorte?

Car il va sans dire que les distractions à bord ne sont pas nombreuses, et nous sommes bien loin des croisières. Pas de casino, ni de boites de nuit, encore moins de boutique ou d’excursions. Notre territoire se cantonne à notre cabine, à la salle de cantine et son salon attenant, aux salles de détente de l’équipage, de conférence et de sport, soit le pont 12 sur les 13 que comptent le navire. Nous pouvons cependant nous promener à l’extérieur des ponts 12 et 13.

Ainsi pour mieux comprendre ce que représente un voyage en cargo, il faut s’attacher à créer un nouveau temps plus en accord avec les spécificités intrinsèques de ce mode de transport. La première de ces nouvelles temporalités réside dans la date du début de votre voyage:  jusqu’à la veille, vous ne saurez  pas à quelle heure le cargo partira. Son départ dépend en premier lieu du retard accumulé lors du voyage et ensuite de la quantité de marchandise à charger/décharger. Sans même parler de l’heure de départ, connaitre seulement la date exacte n’est pas une sinécure. A titre d’exemple, dans notre cas, lors de l‘achat du billet en septembre 2010, le départ était prévu pour le 3 janvier. Quelques semaines plus tard, il avait été reporté au 21 janvier. Branle-bas de combat, grâce à l’agence de voyage, nous le changeons pour le 10 janvier. Et depuis lors, la date n’a eut de cesse d’osciller entre le 9 et le 11. Au final, il nous a fallu appeler le jour même pour savoir quand il nous fallait nous rendre au port et ce n’est effectivement qu’une fois sur le bateau que nous avons su. Nous avons donc passé 24h amarré dans le port d’Anvers dans l’attente du départ. Cela nous a permis de relativiser notre départ pour un an, n’ayant pas de date butoir sur laquelle focaliser nos attentes et notre anxiété.

Où on redécouvre l’ennui

Un autre aspect temporel concerne le voyage en lui-même. On a coutume de dire que dans la société actuelle, tout va toujours plus vite, et il est ainsi parfois sain de redécouvrir l’ennui. L’ennui, ici, doit être pris dans son sens le plus noble, c’est-à-dire la capacité à (se) redécouvrir , lire,  se plonger dans la contemplation, ne pas être pressé. Grosso modo des activités dont le rendement n’est pas immédiatement quantifiable. Dans quelle mesure le voyage en cargo ne se rapproche-t-il pas de la vie monacale toute proportion gardée en ce qui concerne la notion de religion. Il s’agit d’un temps simple où les choses se prennent les unes après les autres sans se superposer. Ecrire cet article a pris un certain temps mais n’a à aucun moment été dicté par des impératifs de temps. Ce face à face avec le temps est renforcé par cette sensation d’être coupé du monde. Plus d’internet, pas de radio ni de  programmes télé, pas de téléphone, journaux ou courrier! Le cargo s’écrit en faux par rapport à la société moderne hyper-connectée. Cela ne veut pas dire pour autant que le bateau ne bénéficie pas des dernières avancées technologiques pour naviguer, seulement que les passagers n’y ont pas accès. Ainsi, l’absence de stimuli extérieurs force à se retrouver face à soi-même.

Enfin, une autre temporalité étrange est le plaisir de voir changer les jours. Plus le navire se dirige vers le sud et l’ouest, plus les périodes diurnes sont longues, le lever de soleil tôt et le coucher tardif. Dans ce cas là, le cargo prends le contre-pied de sa lenteur caractéristique  pour rejouer en quelques jours le changement de saison qui d’ordinaire s’étale sur plusieurs mois. Et ce changement artificiel de saison est rythmé par le changement de fuseaux horaires. Ainsi nous retardons notre montre à chaque passage dans un nouveau fuseau. Ici, point de problème d’adaptation au décalage horaire, lorsque nous arriverons à destination, nous serons déjà en phase avec l’heure locale.

Le bateau fait partie de l’aventure du voyage, pas l’avion!

Une des conséquences premières revient donc à nourrir son imaginaire et à voyager dans le temps. Sans doute, la référence à ce type de voyage vient-elle de Jules Verne et son Tour du Monde en 80 Jours. Nous nous sommes tous à un moment donné identifiés à Phileas Fogg, s’imaginant sur le paquebot, le regard perdu dans l’horizon, engagé dans un pari que d’aucuns qualifient d’insensé. De par le dénuement de stimuli extérieurs, l’esprit se retrouve en prise avec son imaginaire et refont notamment surface les rêves de l’enfance. Qui a jamais rêvé de partir à l’Aventure en avion? Non, celle-ci commence à sa descente de l’avion et non pas à l’embarquement! Le bateau fait donc partie de l’aventure à la différence de l’avion.

Le porte-container est clairement le vecteur de la mondialisation telle que nous la connaissons. Grâce au développement des transports maritimes dans les années 70, le monde a ouvert ses portes et il est devenu dès lors possible de faire venir sa marchandise des quatre coins du globe. Et il est paradoxal alors que l’acteur principal de cette pièce soit tellement hors de celle qu’il a engendré. La créature échappe ainsi à son maître, tel que le monstre de Frankenstein a pu le faire dans le roman de Mary Shelley. Coupé du monde, le cargo avance dans une bulle hors du temps, vivant en autarcie, replié sur lui-même.

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